4 décembre 2018.

La rédaction du premier cahier faisant suite à Liberté s’achève. Il sera proposé à l’édition dans les semaines qui suivent. Depuis juin 2018, je n’ai tenu pas à jour ce site. Je me suis plutôt consacré à rédiger un cahier sur le thème des inégalités.

Je cite ici quelques paragraphes qui indiquent les approches qui éclairent ce thème :

 

Il faut désormais s’équiper différemment pour mieux gouverner. D’abord, mettre en commun le travail considérable et indispensable pour progressivement comprendre le plus adéquatement possible les champs d’action, sociaux et économiques. Il faut sans nul doute y ajouter le champ écologique, non plus comme un appendice, mais comme un niveau d’unification de tous les champs. Il en constitue l’ensemble et aucun sous-ensemble ne peut prétendre s’en extérioriser, hormis en recréant une nouvelle variation de l’« empire dans l’empire ».

Ensuite, refonder un jeu de valeurs communes — dans le respect du consensus/dissensus — dont le socle indépassable ne peut être que la teneur égale. Celle qu’exprime la singularité de chaque chose dans l’univers. Si ce socle implique la primauté absolue de l’égalité dans toute société et entre sociétés, en aucun cas, il ne détermine la mise en œuvre d’une forme particulière de gouvernement. Si la singularité offre un regard d’éternité sur les choses, elle n’est pas la cause directe de leur existence, en l’occurrence ici de l’existence commune des hommes dans une société. Dans l’existence comme « enchainement causal universel dans la durée », les causes et les effets doivent être compris le plus adéquatement possible.

La singularité n’y apporte aucune clé de lecture déterminante, ni prédétermination ni finalisation. Comme le ciel de Confucius ou le Dieu de Spinoza, elle ne parle pas au monde. Elle n’atteste immédiatement que de la perfection et de l’éternité du réel. C’est sans son recours instrumental qu’il faut s’efforcer de com-prendre adéquatement la nature, sans pour autant perdre de vue l’absoluité de la teneur égale.

La connaissance adéquate est seule source directe de liberté, à son double niveau des notions communes et d’intuition de la singularité naturante de toutes choses. En ce sens, plus libre chacun existera, plus intense sera son intuition de l’égalité de toutes choses en l’infini. Moins il ne la transgressera en vaquant aux affaires du monde.

La connaissance adéquate des choses peut élever les formes de gouvernement vers des niveaux à la fois plus efficients et plus exhaustifs. La violation de la teneur égale ne peut que les ruiner. Elle viole l’immanence.

Ce que cette connaissance adéquate apporte de plus est l’intuition nécessaire d’appartenance égale à tout le réel. Intuition qui écarte les sentiments négatifs que cause l’ignorance d’un sens global. L’intuition de la teneur égale implique que nous n’ayons pas de parents pauvres. Tous les singuliers sont également apparentés sous regard d’éternité. À cet égard, la meilleure norme actuelle — la Déclaration des droits de l’homme — n’assure que l’égalité de naissance des humains. C’est un indubitable progrès des lois humaines, mais quant aux inégalités et à la pauvreté vécue, le flou règne tou-jours et les intérêts particuliers y contreviennent massivement en s’inventant allègrement toutes sorte d’exemptions. Le principe d’égalité de la Déclaration s’active dans les pro-grammes de concert avec celui de solidarité. Pour les uns, il s’agit en priorité de produire un gâteau de plus en plus grand pour que chacun bénéficie de la meilleure part possible, selon ce qu’il peut. Pour les autres, il s’agit en priorité de partager en parts les plus égales possible le gâteau, selon la taille de ce dernier. Hypothétiquement, pour les deux, le gâteau est censé croitre indéfiniment. Aujourd’hui, le défi environnemental a remis cette hypothèse en question, en fonction de la démographie humaine qui croît — il le semble — plus rapidement que l’arraisonnement possible des ressources naturelles. Tout le débat est largement paralysé par la polarité idéologique des solutions. Soit la solidarité est conditionnée par l’acquisition de ressources suffisantes pour l’exercer, ce qui est interprété comme une loi de l’évolution. Soit elle se prétend inconditionnelle et le partage égalitaire des ressources s’impose comme une abstraction déterminante vers un avenir meilleur.

Depuis quelques décades, l’idéologie écologiste met clairement en cause l’hypothèse de croissance indéfinie. Ce qui semble fort pertinent au vu du niveau de consommation des ressources naturelles avec les moyens techniques utilisés aujourd’hui. L’impact d’une limitation de la consommation sur les pôles idéologiques classiques est double. Pour les uns, la limitation du gâteau tend à accroitre les inégalités, pour les autres, elle tend à en réduire les parts égales à la portion congrue. Au-delà de la radicalité idéologique, la politique concrète tend autant qu’elle le peut à équilibrer les deux exigences. Mais cet équilibre ne cesse de fluctuer entre ce qui est possible et ce qui est souhaitable, entre concret et abstrait, entre faits et valeurs. Une fluctuation trop rapide réduit l’efficace de toute solution, peu importe le parti pris idéologique. La proposition alternative de porter la priorité sur l’affirmation de l’évidence de la teneur égale qui n’avalise aucune solution particulière. Elle ne représente aucun prescrit transitif vers le champ troublé de l’existence. Elle n’est aucunement normative.

Mais contrairement aux vérités uniques, aux récits mythologiques, religieux ou idéologiques, son simple verbe est irrésistible. Si on ne peut pas s’y soustraire, il ne règlemente rien, ne normalise rien. Il constitue un point singulier où toutes les tentatives d’ordonnancer l’espèce et le monde se rejoignent à l’écart exact de leurs concurrences. L’écart qui selon François Jullien (la Chaire de l’altérité) génère l’entre. Cet entre que je vois ici comme le champ de rencontre entre consensus et dissensus.

Ce nouvel art de la rencontre est critique en vue d’amener au forum les lignes micropolitiques diverses, telles qu’elles le sont — engendrées de bas en haut s’exfiltrant de souches de normes variées. C’est là le fondement d’une future pleine démocratie. Un spinozien suggèrerait peut-être que l’écart lui-même est naturant comme la singularité des choses finies l’est. Une telle pensée permet peut-être de sortir de la polarisation agonistique des grands récits idéologiques (et autres). Donc de ne pas réduire consensus et dissensus à ne se rencontrer que dans l’aire des pugilats idéologiques et de réduire l’histoire à une gigantomachie (Heidegger).

De ne surtout pas restreindre la polarité politique actuelle à son opposition simpliste entre progressisme et libéralisme. Les deux sont autant des idéologies du progrès. Ils sont solidement arrimés au moteur d’un progrès abstrait. Chacun a sa manière cimente le champ de l’éthique en le normalisant à sa manière. Or notre champ d’existence est fondamentalement indéterminé (en évolution constante). Un terrain où — comme pour la vie de chacun — le progrès peut éventuellement advenir ou pas, entre naissance et mort. Un terrain qui reste à la mesure de l’activation du potentiel des conati singuliers. Terrain peu prévisible, sinon qu’il s’agira de plus ou de moins, donc d’intensité. Sous cet éclairage, l’écologie devient fondamentale comme science des écosystèmes. Mais elle ne doit surtout pas devenir le troisième larron en lice dans l’antagonisme idéologique entre progressisme et libéralisme. Ou se réduire à une idéologie progressiste, comme c’est le cas aujourd’hui pour beaucoup de mouvements écologistes. Ou pire et à l’inverse — comme c’est implicitement le cas de certains conservatismes — devenir l’idéologie de la conservation d’un territoire (Heidegger encore).

Pour éclairer efficacement les défis actuels, l’écologie doit acquérir le savoir le plus adéquat possible des écosystèmes. Une science rigoureuse donc, pour que l’homme puisse se confronter aux phénomènes les plus complexes qui soient, à l’aune de sa raison finie. Et pour y réussir, il est indispensable de dépasser le niveau des idéologies et d’exclure toutes les dépendances d’arrière-monde qui peuvent les accompagner. Dans l’intervalle, les uns parlent du progrès comme du déploiement de ce qu’ils peuvent, les autres en parlent comme de la fin de ce qu’ils veulent ou espèrent. Les deux le pensent comme une nécessité transcendante — un arrière-monde prédéterminant ou finalisant — et s’y absolvent commodément de leurs inachèvements et insuccès.

En revanche, la rencontre entre souhaitable et possible peut — pourvu qu’elle soit débarrassée de tout arrière-monde imaginaire — favoriser des macropolitiques concrètes, équilibrées et réalistes qui ne peuvent ni s’exonérer de leurs faiblesses au nom d’un déterminisme quelconque ni ségréguer les courants micropolitiques qui les portent, entre passion de la solidarité et celle d’entreprendre. Cette rencontre peut-elle — à long terme — porter la majorité des hommes à ne plus tolérer d’avoir des parents pauvres ? Le terme dépendra sûr du poids de ceux pour qui la teneur égale sera devenue une incontournable évidence, nécessaire et de fait.

Évidence qui doit rendre toute interpellation enthousiaste : non plus « tiens, un autre ! » mais « tiens, un égal ! »

Liberté résulte d’une longue écriture méditative, de 2009 à 2017, — après la survie in extrémis d’une troisième vie en retrait —, récapitulant et cherchant à donner sens à une seconde vie toute à disposition (Gestell) du monde. Quant à la première vie, il faudrait lire le Récit de ses préambules.

 

Pour poursuivre l’écriture, il me faut tenir compte de l’instant inéluctable où je « n’imaginerai plus rien ni ne me souviendrai de plus rien » et où la dernière page blanche le restera définitivement.

 

L’astuce d’une découpe en cahiers s’impose. Chacun devra si possible se conclure dans la durée, à l’instar des variations d’une suite musicale, jusqu’à la dernière s’évanouissant, à jamais inachevée.

 

J’ai commencé par me figurer trois de ces futurs cahiers. Leur ordre pourra varier selon leur progression. D’autres pourront suivre.

 

Une première tâche sera consacrée aux définitions, axiomes et propositions majeures de l’Éthique — particulièrement du Livre I —, dans la mesure où elles éclairent la question générale des liens entre infini et fini, plus particulièrement entre l’infiniment infini substantiel de Spinoza et les modes finis, entre l’éternité et la durée et entre la nécessité et la contingence.

 

La question me parait cruciale, car elle doit ou non confirmer la pertinence du thème dominant de Liberté et son aval spinozien, à savoir que « plus j’intellige les choses singulières, plus j’intuitionne la nature infinie ». Cette affirmation constitue l’axe des différents thèmes du livre.

 

Il s’agit chaque fois de s’assurer avec toute la rigueur possible de l’indépendance de nos savoirs théoriques et pratiques par rapport à « tout arrière-plan imaginable » qui ait prétention à une vérité unique et absolue, et qui vise, par une quelconque astuce métaphysique ou idéologique, l’infini.

 

Le champ illimité ouvert à un savoir fini et toujours perfectible est et restera toujours l’empirie, sans cesse expérimentable, vérifiable, modifiable et surtout en mutation constante.  

 

Le second cahier éprouvera les conditions de possibilité réaliste d’une démocratie directe, intelligente et efficace.

 

Liberté propose un canevas d’achèvement du projet démocratique spinozien. Un tel canevas implique une politisation intelligente du plus grand nombre possible de citoyens, une production interminable de réservoirs micropolitiques positifs guidant et contrôlant directement les institutions, une société donc où consensus et dissensus peuvent s’équilibrer et où le peuple entier peut exercer effectivement sa souveraineté dans le respect de sa diversité.

 

L’opposé donc de la démocratie contemporaine, survivant péniblement, presque à l’état de vestige des idéologies du progrès, comme le rite périodique d’une liberté factice pour consommateurs dans l’équivaloir du grand marché. L’inverse aussi du choix passionnel d’individus — tout à fait convaincus de leur moi profond, de leur libre arbitre et de leur créance en diverses figurations du monde — pour un parti, une religion, une idéologie ou trop souvent des personnages..., cela tous les quatre ans dans l’imprévisible humeur du moment.

 

Il faut donc s’assurer à la fois des possibilités concrètes de l'amendement intellectuel du plus grand nombre possible d’individus — maitres de leurs passions et en nombre suffisant pour faire poids — et à la fois d’institutions compétentes et efficaces laissant s'exercer la souveraineté populaire.

 

Le troisième cahier prospectera — en vue de tester la pertinence des approches politique et écosophique de Liberté — les mutations, déjà bien amorcées en ce début du XXIe siècle, de l’espèce humaine et de son environnement social et naturel.

 

Différents avenirs possibles pour l’homme du IIIe millénaire seront esquissés. Avenirs qui tous disqualifient — pour les deux pôles idéologiques traditionnels —, les rigidités conservatrices et contre réformatrices, toutes déjà dépassées.

 

Parmi les questions posées, par exemple :

 

Quels sont les risques de voir l’espèce humaine disparaitre comme telle et avec elle ses œuvres et son bilan ?

 

Mutera-t-elle vers une nouvelle espèce dont le corps et le mental hérités d’homo sapiens seront technologiquement augmentés ? Des corps prothétiques ! Peut-être, mais quel sera le mental augmenté de ces corps ? Quelles individualités, quelles sociétés pourraient-elles s'ensuivre ?

 

Les développements de l’intelligence artificielle, du deep learning et de ses algorithmes super intelligents, des réseaux cybernautes dits-sociaux, des grandes bases de données planétaires (big data), de la robotique… vont-ils remplacer les hommes pour la plus grande part des tâches et des métiers, non seulement manuels, mais aussi et surtout des savoir-faire intellectuels ?

 

Cette perspective, déjà concrète bien qu'imprécise, va-t-elle concerner ou non l’espèce humaine (humanoïde bionique ?) de demain, la dite-espèce en grande majorité délivrée du travail ? Ou alors va-t-elle profiter exclusivement à une très petite élite, seule gestionnaire de tout le capital mondial, économique et technologique ? Dès lors qu’adviendra-t-il du reste ?

 

L’avenir même de toute démocratie – de toute souveraineté populaire –, n’est-il pas menacé ?