Démocratie ?


COVID ?

Il est beaucoup trop tôt pour s’essayer à faire des bilans de la crise du COVID. Pourtant, ils prolifèrent. Le phénomène est complexe, à la fois scientifiquement, socialement et politiquement. Beaucoup cherchent à conclure avant de savoir et se laissent conduire par les émotions, par les ratiocinations tirées de divers courants d’opinion, souvent sur fond d’appartenance idéologique. Nombreux aussi choisissent de réduire leur champ de travail selon une clé de lecture réductrice. Souvent un mélange de sociologie et de journalisme. Sociologie qui garde du postmodernisme la prétention « d’expliquer les explications » ! Journalisme qui saisit l’opportunité d’encombrer l’étal des libraires avec des livres qui attirent le chaland.

Je me contenterai d’exposer en quelques phrases quelques pistes de réflexion qui pourront plus tard servir de cadre général à un essai sur les évènements de 2020.

Mengzi, confucéen célèbre, passant par un village inconnu, se précipite pour sauver un enfant en détresse tombé dans un puits : « Tout homme est doté d’un cœur qui ne supporte pas la souffrance d’autrui… C’est-là la nature de l’humain ».

Je souhaite d'abord comprendre les réactions étranges de certains à propos de mesures destinées à lutter contre la pandémie du COVID. Beaucoup les récusent au nom de leur liberté individuelle. Sur les réseaux sociaux, de petits groupes d’activistes en font leur thème. Des médias plus classiques répercutent l’idée d’une menace – potentielle ou non – que ces mesures (le port du masque en particulier) font porter à la liberté individuelle et aux droits sacrés de l’individu. On évoque même une dictature des experts qui menacerait la démocratie ! Aux États-Unis, le phénomène s’exacerbe à l’occasion de vastes manifestations de rue, dont la violence verbale et physique sont rarement absentes.

J'entrevois trois pistes d’explication :

La première, qu’évoque la citation initiale de Mengzi, atteste que les mesures imposées ne sont pas prioritairement destinées à protéger tel ou tel individu (le moi-je !), mais tous ceux que chacun croise. Avant tout, je ne me protège pas moi-même, je protège les autres et je comprends que les autres me protègent en respectant aussi les règles. Ce n’est pas seulement la « souffrance d’autrui que je ne peux supporter », mais de lui occasionner cette souffrance, d’autant plus s’il est plus vulnérable que moi. Personne, se sentant en parfaite santé, ne peut ignorer qu’il est peut-être porteur asymptomatique du virus et ainsi le véhiculer partout où il va, risquant de provoquer une maladie sévère ou la mort d’autres. Provoquer de telles souffrances ou même la mort "sans intention de la donner", ne relève pas de la liberté individuelle. En cas de coups et blessures ou de meurtres non-prémédités, tout individu relève de la justice pénale et il peut être condamné sans que sa liberté d’opinion (d’expression) soit pour autant remise en cause.

On se contente dans nos régimes démocratiques de brandir des mesures de justice de paix pour rappeler à chacun la pratique élémentaire de la solidarité. Pourra-t-on un jour évaluer le cout humain (la mort des autres) des tergiversations des gouvernements démocrates, par crainte électorale de ne surtout pas être accusés de totalitarisme ? Je n’opposerai pas ici l’exemple chinois qui est clairement dictatorial et dont personne ne peut vérifier l’information. Mais le Japon, la Corée et d’autres montrent qu’une culture moins subjective, moins égocentrique et plus concrètement solidaire témoigne peut-être de plus d’efficacité.

La seconde concerne l’ignorance profonde de la nature du virus depuis son apparition en septembre ou octobre 2019 à Wuhan. On a très vite constaté qu’il se répandait très vite, qu’il affectait très sévèrement les plus âgés et qu’il tuait. Heureusement, les sciences de la santé ont bien progressé depuis les grandes pandémies du passé. Cependant, elles restent avant tout expérimentales et leurs théories toujours révisables. On tâtonnera encore longtemps avant de disposer d’un ensemble satisfaisant de mesures de prévention et de traitement (comme elles existent pour d’autres menaces sanitaires, mais toujours avec une marge d’échecs).

La troisième, l’on sait que la situation, particulièrement complexe, relève largement « du hasard d’indifférence des causes également probables » (Henri Atlan – Croyances, page 192). Il y a au moins quatre domaines de recherche scientifiques extrêmement complexes à faire converger : la virologie (de quel virus s’agit-il ?), l’épidémiologie (comment se transmet-il dans l’environnement et la société… ?), l’infectiologie (comment infecte-t-il le corps humain ?) et l’immunologie (comment l’organisme se défend-il ?).

L’opinion publique, comme jamais, déteste l’incertitude. Elle cherche toujours des explications simplificatrices pour retrouver son confort en interprétant magiquement le peu qu’elle sait. D’où la prolifération médiatique (démultipliée par les réseaux sociaux) de faux remèdes, de faux scénarios et surtout de théories du complot… 

Malgré cela, la priorité est conserver une juste mesure entre le devoir d’agir et la liberté d'opinion. À l’État et aux citoyens les plus éclairés d’agir avec détermination, tout en gardant à l’esprit l’incertitude indissociable de la complexité et la souplesse d’adaptation aux aléas. Cette priorité laisse à tous le libre cours à l’expression de leurs croyances pourvu qu’ils restent des citoyens solidaires. Le civisme reste un devoir, même si le mot parait usé à beaucoup. L'incivisme évoque un contexte oublié ou ignoré, et pourtant il s'applique souvent avec pertinence aujourd'hui !

Penser et dire ce qu’il te plait n’équivaut jamais à « faire ce qu’il te plait ». C’est, pour tous, chacun selon ce qu’il peut, le savoir fiable qui apporte la liberté authentique.

En dire davantage serait aujourd’hui trop incertain. L’analyse critique viendra peut-être plus tard ?


Projet en cours

En juin 2020, le texte achevé de Démocratie ? a été soumis à divers éditeurs. Alea jacta est !

 

Le 26 mars 2020

Après la publication de Liberté en 2017 et d'Egalité en 2019, je travaille à l'achèvement - sans doute pour l'automne - d'un livre sur l'avenir de la démocratie.

Mon silence sur ce site y trouve son explication. J'en suis désolé. 

4 décembre 2018.

La rédaction du premier cahier faisant suite à Liberté s’achève. Il sera proposé à l’édition dans les semaines qui suivent. Depuis juin 2018, je n’ai tenu pas à jour ce site. Je me suis plutôt consacré à rédiger un cahier sur le thème des inégalités.

Je cite ici quelques paragraphes qui indiquent les approches qui éclairent ce thème :

 

Il faut désormais s’équiper différemment pour mieux gouverner. D’abord, mettre en commun le travail considérable et indispensable pour progressivement comprendre le plus adéquatement possible les champs d’action, sociaux et économiques. Il faut sans nul doute y ajouter le champ écologique, non plus comme un appendice, mais comme un niveau d’unification de tous les champs. Il en constitue l’ensemble et aucun sous-ensemble ne peut prétendre s’en extérioriser, hormis en recréant une nouvelle variation de l’« empire dans l’empire ».

Ensuite, refonder un jeu de valeurs communes — dans le respect du consensus/dissensus — dont le socle indépassable ne peut être que la teneur égale. Celle qu’exprime la singularité de chaque chose dans l’univers. Si ce socle implique la primauté absolue de l’égalité dans toute société et entre sociétés, en aucun cas, il ne détermine la mise en œuvre d’une forme particulière de gouvernement. Si la singularité offre un regard d’éternité sur les choses, elle n’est pas la cause directe de leur existence, en l’occurrence ici de l’existence commune des hommes dans une société. Dans l’existence comme « enchainement causal universel dans la durée », les causes et les effets doivent être compris le plus adéquatement possible.

La singularité n’y apporte aucune clé de lecture déterminante, ni prédétermination ni finalisation. Comme le ciel de Confucius ou le Dieu de Spinoza, elle ne parle pas au monde. Elle n’atteste immédiatement que de la perfection et de l’éternité du réel. C’est sans son recours instrumental qu’il faut s’efforcer de com-prendre adéquatement la nature, sans pour autant perdre de vue l’absoluité de la teneur égale.

La connaissance adéquate est seule source directe de liberté, à son double niveau des notions communes et d’intuition de la singularité naturante de toutes choses. En ce sens, plus libre chacun existera, plus intense sera son intuition de l’égalité de toutes choses en l’infini. Moins il ne la transgressera en vaquant aux affaires du monde.

La connaissance adéquate des choses peut élever les formes de gouvernement vers des niveaux à la fois plus efficients et plus exhaustifs. La violation de la teneur égale ne peut que les ruiner. Elle viole l’immanence.

Ce que cette connaissance adéquate apporte de plus est l’intuition nécessaire d’appartenance égale à tout le réel. Intuition qui écarte les sentiments négatifs que cause l’ignorance d’un sens global. L’intuition de la teneur égale implique que nous n’ayons pas de parents pauvres. Tous les singuliers sont également apparentés sous regard d’éternité. À cet égard, la meilleure norme actuelle — la Déclaration des droits de l’homme — n’assure que l’égalité de naissance des humains. C’est un indubitable progrès des lois humaines, mais quant aux inégalités et à la pauvreté vécue, le flou règne tou-jours et les intérêts particuliers y contreviennent massivement en s’inventant allègrement toutes sorte d’exemptions. Le principe d’égalité de la Déclaration s’active dans les pro-grammes de concert avec celui de solidarité. Pour les uns, il s’agit en priorité de produire un gâteau de plus en plus grand pour que chacun bénéficie de la meilleure part possible, selon ce qu’il peut. Pour les autres, il s’agit en priorité de partager en parts les plus égales possible le gâteau, selon la taille de ce dernier. Hypothétiquement, pour les deux, le gâteau est censé croitre indéfiniment. Aujourd’hui, le défi environnemental a remis cette hypothèse en question, en fonction de la démographie humaine qui croît — il le semble — plus rapidement que l’arraisonnement possible des ressources naturelles. Tout le débat est largement paralysé par la polarité idéologique des solutions. Soit la solidarité est conditionnée par l’acquisition de ressources suffisantes pour l’exercer, ce qui est interprété comme une loi de l’évolution. Soit elle se prétend inconditionnelle et le partage égalitaire des ressources s’impose comme une abstraction déterminante vers un avenir meilleur.

Depuis quelques décades, l’idéologie écologiste met clairement en cause l’hypothèse de croissance indéfinie. Ce qui semble fort pertinent au vu du niveau de consommation des ressources naturelles avec les moyens techniques utilisés aujourd’hui. L’impact d’une limitation de la consommation sur les pôles idéologiques classiques est double. Pour les uns, la limitation du gâteau tend à accroitre les inégalités, pour les autres, elle tend à en réduire les parts égales à la portion congrue. Au-delà de la radicalité idéologique, la politique concrète tend autant qu’elle le peut à équilibrer les deux exigences. Mais cet équilibre ne cesse de fluctuer entre ce qui est possible et ce qui est souhaitable, entre concret et abstrait, entre faits et valeurs. Une fluctuation trop rapide réduit l’efficace de toute solution, peu importe le parti pris idéologique. La proposition alternative de porter la priorité sur l’affirmation de l’évidence de la teneur égale qui n’avalise aucune solution particulière. Elle ne représente aucun prescrit transitif vers le champ troublé de l’existence. Elle n’est aucunement normative.

Mais contrairement aux vérités uniques, aux récits mythologiques, religieux ou idéologiques, son simple verbe est irrésistible. Si on ne peut pas s’y soustraire, il ne règlemente rien, ne normalise rien. Il constitue un point singulier où toutes les tentatives d’ordonnancer l’espèce et le monde se rejoignent à l’écart exact de leurs concurrences. L’écart qui selon François Jullien (la Chaire de l’altérité) génère l’entre. Cet entre que je vois ici comme le champ de rencontre entre consensus et dissensus.

Ce nouvel art de la rencontre est critique en vue d’amener au forum les lignes micropolitiques diverses, telles qu’elles le sont — engendrées de bas en haut s’exfiltrant de souches de normes variées. C’est là le fondement d’une future pleine démocratie. Un spinozien suggèrerait peut-être que l’écart lui-même est naturant comme la singularité des choses finies l’est. Une telle pensée permet peut-être de sortir de la polarisation agonistique des grands récits idéologiques (et autres). Donc de ne pas réduire consensus et dissensus à ne se rencontrer que dans l’aire des pugilats idéologiques et de réduire l’histoire à une gigantomachie (Heidegger).

De ne surtout pas restreindre la polarité politique actuelle à son opposition simpliste entre progressisme et libéralisme. Les deux sont autant des idéologies du progrès. Ils sont solidement arrimés au moteur d’un progrès abstrait. Chacun a sa manière cimente le champ de l’éthique en le normalisant à sa manière. Or notre champ d’existence est fondamentalement indéterminé (en évolution constante). Un terrain où — comme pour la vie de chacun — le progrès peut éventuellement advenir ou pas, entre naissance et mort. Un terrain qui reste à la mesure de l’activation du potentiel des conati singuliers. Terrain peu prévisible, sinon qu’il s’agira de plus ou de moins, donc d’intensité. Sous cet éclairage, l’écologie devient fondamentale comme science des écosystèmes. Mais elle ne doit surtout pas devenir le troisième larron en lice dans l’antagonisme idéologique entre progressisme et libéralisme. Ou se réduire à une idéologie progressiste, comme c’est le cas aujourd’hui pour beaucoup de mouvements écologistes. Ou pire et à l’inverse — comme c’est implicitement le cas de certains conservatismes — devenir l’idéologie de la conservation d’un territoire (Heidegger encore).

Pour éclairer efficacement les défis actuels, l’écologie doit acquérir le savoir le plus adéquat possible des écosystèmes. Une science rigoureuse donc, pour que l’homme puisse se confronter aux phénomènes les plus complexes qui soient, à l’aune de sa raison finie. Et pour y réussir, il est indispensable de dépasser le niveau des idéologies et d’exclure toutes les dépendances d’arrière-monde qui peuvent les accompagner. Dans l’intervalle, les uns parlent du progrès comme du déploiement de ce qu’ils peuvent, les autres en parlent comme de la fin de ce qu’ils veulent ou espèrent. Les deux le pensent comme une nécessité transcendante — un arrière-monde prédéterminant ou finalisant — et s’y absolvent commodément de leurs inachèvements et insuccès.

En revanche, la rencontre entre souhaitable et possible peut — pourvu qu’elle soit débarrassée de tout arrière-monde imaginaire — favoriser des macropolitiques concrètes, équilibrées et réalistes qui ne peuvent ni s’exonérer de leurs faiblesses au nom d’un déterminisme quelconque ni ségréguer les courants micropolitiques qui les portent, entre passion de la solidarité et celle d’entreprendre. Cette rencontre peut-elle — à long terme — porter la majorité des hommes à ne plus tolérer d’avoir des parents pauvres ? Le terme dépendra sûr du poids de ceux pour qui la teneur égale sera devenue une incontournable évidence, nécessaire et de fait.

Évidence qui doit rendre toute interpellation enthousiaste : non plus « tiens, un autre ! » mais « tiens, un égal ! »