Le travail qui a précédé Liberté forme quatre recueils ou tomes sous le titre général de Méditations écosophiques (non publiés). 

 Le texte commence par le récit de l’enfance et l’adolescence de Hans (un pseudo !), prolongé par des introspections à la recherche des partis pris forgés depuis la tendre enfance. L’étape préliminaire d’une tentative analytique ; il faut bien décrire l’analysant ! 

 Suit un extrait de la préface du premier recueil :

"L'affaire peut-elle se résumer ainsi ? Le récit peut se raconter —  et se lire  d'une volée. L'histoire tient debout ; aujourd'hui surtout, avec tout le recul d'un long bavardage interprétatif. Plus d'un demi-siècle d'affabbulation !

Tu hésites cependant. Quoique que l’on retire de ce récit, une sorte de justification ressort toujours en boucle incessante. Ce sera bien, mal ou très mal ! Il faudra y condescendre avec un zeste d’admiration, d’amour-propre sauvé ou au contraire encourir le blâme et souffrir la faute, s’excuser, expier... Tu ne sors jamais des mécanismes d’une société qui joue avec ton amour-propre, à coups de justification et de répression. Bien ou mal, ce parti-là t’a été imposé comme un monolithe. Jamais ne sera-t-il donc mis en analyse, mis en pièces ?

Pourquoi d’ailleurs le serait-il ? Il faut bien partir de quelque part. De ce quelque part qui initie le discours et la lecture. Initie la fabulation ! Il reste peut-être illusoire d’expliquer ce point de départ par un discours. Il joue métaphoriquement le rôle d’un axiome. Ou du commencement d’une mythologie personnelle. Moi Je ! Enfin, pas si personnelle que cela, tant elle est plongée dans l’Histoire ! Peu importe d’ailleurs, pourvu que commence la narration de l’aventure et qu’elle puisse se poursuivre. Oublié l’arbitraire de l’amorce : « Au commencement était le verbe... » Cette amorce occidentale est aux antipodes de celle de Confucius qui ne veut point parler parce que « le Ciel ne parle pas ».

Tu cherches à revenir à l’expérience préverbale. N’y a-t-il rien-là qui puisse expliquer les partis adoptés un peu plus tard, lorsque tu as commencé à te raconter des histoires ou à interpréter celles qu’on te racontait ? Comment rompre les enveloppes successives du récit pour retrouver à l’intérieur les pièces d’une petite machine balbutiante, cahotante ? Comprendre comment elle s’est agencée et a initialement fonctionné ?

Les partis pris ne s’expliquent pas plus que les axiomes ne se démontrent ; tu es d’accord là-dessus ! Mais au-delà de l’expression, avant toute représentation, toute interprétation, cela se produit déjà à travers les sens, dans leurs flux mélangés. Des perceptions immédiates, des sensations directes, des émotions pures, des communications interpersonnelles vivantes — tactiles, visuelles, gustatives, proprioceptives. Rien d’intentionnel encore, mais le moteur tourne déjà.

Y a-t-il eu, par exemple, expérience de soi et de la mort, avant que le soi verbalise et que la mort se dise ? La mort de ton père a-t-elle orienté tes options futures ? Comment aujourd’hui la décrire sans boucler vers une nouvelle version gigogne, cette fois inventée de toutes pièces, puisqu’elle a été vécue sans laisser de souvenirs ? Une fois amorcé, le discours intérieur envahit toutes les dimensions. Il devient fractal. Tu ne peux plus que l’analyser ainsi, par sauts d’échelle dans le fractionnaire. […]

Comment procéder ? Surtout comment éviter d’imaginer exister à nouveau, par le seul langage, dans ce monde passé ? Donc de tout médiatiser, comme l’on dit aujourd’hui ? De créer de toutes pièces une version distante, plus ou moins aseptisée ? De prendre trop vite du champ par rapport au vécu ?

Peux-tu revivre ces souvenirs sentis, mais non-dits, sans te raconter d’histoire ? Revivre ces évènements libres, énergétiques et positifs, sans t’empêtrer dans des codes, sans passer par la négation du langage ? Si c’est cela, ce n’est pas cela ! — Ce que tu crois, ce que tu penses...

Pour décrire, il faut des mots. Se peut-il que cela puisse se décrire avec des mots images, des mots odeurs, des mots sensations, des mots animaux ? Tu sens, tu as senti que, tu t’es senti devenir... Écrire comme parfois le réussit Henri Miller ? Réussir « la percée schizo vers plus de réalité », qu’évoque Guattari ? Trouver « cette émotion qui rend à l’esprit le son bouleversant de la matière » telle que la décrit Artaud ?

Écrire en poète dans cette langue qui te parle depuis le réel, qui en sourd et en atteste ; qui ne représente rien, mais rend présent ?

Langue directe, immédiate du ça qui parle ; sa dictée traverse le poète, elle l’inverbe, comme les Arabes disent du Coran qu’il est inverbé !

Le poète, le seul locuteur humain qui ne soit presque pas un mythomane. Hélas, tu n’es pas assez poète et beaucoup trop mythomane ! Alors un carnet d’analyse, à l’instar de ce livre inouï — Mille Plateaux — « sans objet, ni de sujet... fait de matières diversement formées, de dates et de vitesses très différentes... » dans lequel tu ne seras plus toi-même, où tu reconnaitras tous les tiens, où tu seras à la fois aidé, aspiré, multiplié ?

Des questions peut-être sans réponses ? Mais il reste une intuition forte. Trouver le sens de soi en se dénuant de soi, en se retournant vers les pièces de sa production — en éclatant le bill of material, comme disent les industriels anglo-saxons. Le ça sert à quoi du reverse engineering ? À regarder les éléments du puzzle, les molécules de la chose — à analyser ça —, le soi redevient ce qu’il est : un simple opérateur imaginaire. On n’arrive « pas au point où l’on ne dit plus je, mais au point où ça n’a plus aucune importance de dire ou de ne pas dire je. » (Deleuze-Guattari — Milles Plateaux — page 9).

Un opérateur, c’est-à-dire un symbole caractérisant la nature d’une opération. Des éléments physiques — les machines motrices, sensorielles, émotives, cognitives, subjectivantes... — sont ainsi représentés par des opérateurs mis en scène dans le miroir de l’imagination.

Au sommet de la pyramide, une instance symbolique se confronte théâtralement à d’autres symboles. Ça se passe réellement en deçà !

L’ennui est que l’analysant n’en est pas pour autant débarrassé de lui-même ! Il faut bien être là pour prétendre se dénuer de soi et le dire. Donc il s’agit de rester respectueux des faits en évitant simplement de se laisser obnubiler par l’opérateur dans le miroir.

Éviter le fanatisme de la version unique à distance des faits ! Surtout éviter le fanatisme avec lequel, à la fin de ton adolescence, tu t’es précipité vers la spéculation rationnelle, trahissant ainsi ta vraie détresse. Comme les malades de Socrate, étais-tu à ce point « en péril », n’avais-tu donc pas « d’autre choix que de sombrer ou de te faire raisonnable jusqu’à l’absurde ? » Était-ce à ce point de rigueur, était-ce ton ultime recours, comme pour les Grecs évoqués par Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles ?

Trêve de précautions, il faut bien finir par te jeter à l’eau ! Reste de savoir quelle nage adopter ? Les textes s’écartent radicalement de la biographie conçue comme l’histoire d’un personnage, de l’essai savant envisagé comme exposition d’une vision du monde particulière et d’un rapport d’analyse destiné à mettre à jour les raisons d’une façon d’être à la lumière d’une clé quelconque d’interprétation.

Ils saisissent des fragments de vie. Chacun reflète un vagabondage rétrospectif à travers ton histoire consciente, tes multiples personnages produits dans les flux de la vie concrète, affective, sociale, culturelle, politique et naturelle.

Les flux prennent autant d’importance que les personnages. Le sujet véritable doit peu à peu émerger de la coextensivité des personnages divers, des flux sociaux et naturels et des lignes structurantes.

Ces fragments — des relations, des réflexions, des méditations, des bouts d’essais à la manière de Montaigne — peuvent-ils à la fin se combiner comme les cubes de construction des premiers jeux de l’enfance et permettre au lecteur de machiner n’importe quoi avant que d’abattre les formes produites pour recommencer ? Si ça l’amuse ?

Tu le souhaites, pourvu que les constructions ne soient ni trop systématiques, ni trop rigides. L’important pour toi — et tout autant pour d’éventuels lecteurs — est de percevoir les évènements et les rencontres d’une vie, comme le passé d’un devenir et d’accéder à travers sa remémoration au plus près du réel vécu. Tenter de percer les couches d’affabulation bavarde jusqu’à toucher la vie en direct.

En ce lieu où rien ne se pense et tout s’accomplit, tel celui qu’évoque Annie Ernaux dans La Honte. Ou alors, s’affairer à polir des lentilles, à la manière de Spinoza. Sans grande illusion d’y parvenir ! Pourtant, un jour peut-être, un peu par hasard, la lentille sera parfaite ; « et ce jour-là [tu percevras...] clairement la stupéfiante, l’extraordinaire beauté du monde... » (Henri Miller)".